vendredi 16 janvier 2009

Chaussure à son pied

Il a eu du mal à la trouver... Pourtant, il cherchait, régulièrement, avec attention, ayant une idée bien précise de ce qu'il voulait. Hélas, rien n'y faisait, aucun modèle ne semblait lui correspondre : trop grande, trop petite, pas assez fine, trop de caractère...

Celles des copains étaient au top, la classe, le must en la matière. Forcément, il voulait la même, mais l'amitié avait pour lui des règles bien précises. Hors de question de piquer ce qui appartenait aux potes. Copier, s'inspirer, à la limite... Mais non, finalement, avoir son propre modèle, affirmer son identité, ne pas faire comme les autres, se démarquer, c'est toujours ce chemin plus ou moins chaotique qu'il avait voulu suivre.

La motivation avait fait place au découragement. L'énergie à l'épuisement. Finalement, non, il ne trouverait jamais chaussure à son pied. Et puis, comme finalement presque toujours, c'est sans chercher qu'il a fini par la trouver.

Elles étaient là, semblant l'attendre depuis toujours, derrière cette vitrine, exposées aux regards des passants, qui, quelques minutes auparavant, ne semblaient pas le gêner. Mais là, c'en était trop. Comme si elles lui appartenaient déjà, la discrétion devait s'imposer. Il fallait maintenant partir avec, se fondre dans la masse, regagner au plus tôt la pénombre bienfaisante et rassurante du quotidien.

"Vous allez voir, les essayer, c'est les adopter" lui avait dit cette petite vendeuse au sourire commercial.

Effectivement, il était reparti avec, en les gardant aux pieds. Elles étaient magnifiques. C'était forcément les plus belles, celles qui avaient été faite pour lui, et personne d'autre.

Ce premier jour fut merveilleux. Le soir, au moment de les quitter, la décision fut difficile à prendre. Mais pourtant, il fallut bien se résoudre à franchir le pas. Il les rangea précautionneusement, pas trop près du radiateur, ni trop loin, histoire qu'elles puissent respirer comme il faut, sans que cela n'altère son cuir merveilleux.

La nuit fut difficile. Pleine de soubresauts, de cauchemars, d'angoisses... Et si je m'était trompé, et si demain, en les voyants, je changeais d'avis, et si je remarquais ce petit défaut qui pour l'instant m'a échappé... Non, impossible !

Les retrouvailles, furent merveilleuses, même si, au fil des heures, des premiers jours, quelques réglages s'imposèrent par eux-mêmes. Il fallait le temps de s'habituer l'un à l'autre, les positions, les formes devaient s'adapter aux habitudes de chacun. Ce passage obligé ne fut qu'une formalité.

Les semaines, les mois passaient et tout semblait indiquer qu'ils feraient un long chemin ensemble. Que ce soit au travail, en vacances à la montagne, sur le bord de mer, ou au pas de course dans la forêt avoisinante, aucun grain de sable ne paraissait pouvoir s'incruster dans cet engrenage parfaitement bien huilé.

Il débordait d'attention, de précaution, de soins... Sous prétexte que le cuir soit bien imprégné, protégé et du meilleur aspect, les séances de massages étaient plus que fréquentes, interminables, d'une sensualité à toute épreuve.

Il pleuvait ce soir là. Une pluie violente, glaciale, inhabituelle pour la région... Pourtant, il fallait bien rentrer. Aussi, après une longue attente, il se décida enfin. Après tout, prévoyant, il avait tout de même un bon imper, ainsi que son inséparable parapluie made in Scotland. C'est en petites foulées qu'il regagna son domicile. Légèrement irrité, il jeta son parapluie dans la baignoire, retira son imper, se sécha rapidement les cheveux et retira ses chaussures avant de les balancer négligemment dans le coin du salon. S'il y a bien une chose qu'il détestait par dessus tout, c'était d'avoir les pieds humides et les chaussettes imbibées d'eau. Autant être pieds nus, c'était pour lui du pareil au même.

Elles restèrent au même endroit, pendant une semaine entière, à sécher doucement. Ce qui est certain, c'est que par temps de pluie il ferait désormais un autre choix. Les pieds trempés, hors de question !

Les mois s'accumulaient. La monotonie, les premières marques du temps, l'usure, le manque d'attention prenaient de plus en plus d'ampleur. Les sorties en commun relevaient maintenant de circonstances exceptionnelles. Il les laissait à la maison, dans ce grand placard, avec d'autres, qui, elles aussi, avaient connu leur instant de gloire. Et puis, maintenant, un nouveau modèle avait fait son apparition et, ce qui est certain, c'est que dans son cœur, il ne pouvait y avoir de la place pour deux.

C'était un samedi après-midi. Il avait décidé d'aller déjeuner en ville, dans un restaurant réputé pour ses fruits de mer, avec quelques amis. Pour l'occasion, il avait chaussé son nouveau modèle, élégant, et avec lequel il se sentait si bien, confiant et heureux. Il n'avait pas oublié qu'un de ses collègues lui avait rappelé que ce jour était également celui qu'avait choisi Handicap International pour organiser sa 15ème pyramide de chaussures. Ça tombait parfaitement bien. En plus, cette manifestation se trouvait sur le chemin qui menait au restaurant.

C'est presque négligemment, sans s'arrêter, qu'il jeta les 4 paires qui n'avaient que trop longtemps traînées dans son placard.

Il se dépêcha. Il avait faim.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

La photo associée n'est pas tellement en adéquation avec le texte... est-ce une simple erreur de coordination (texte/photo) ou doit-on y voir ici une sorte de métaphore?

Anonyme a dit…

Je dirais plus ou moins la même chose à propos de la photo, mais comme j'y vois moi aussi une forme de métaphore ?...
Les chaussures ? Pourquoi pas ? J'en connais bien qui sont fasciné par les doigts de pied, n'est ce pas Quentin ?
Et je sens une influence de B.W

Krystof a dit…

Décidément, tu m'amuses beaucoup "Anonyme"...
On est bien ici, n'est-ce pas ? Comme un petit cercle privé, où les habitués se retrouvent pour refaire le monde.
Au fait, c'est qui BW ? Barry White, le nègre ?

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…

Une création vraiment unique, un style soutenu et remarquable.
Cette nouvelle nous donne envie de croire qu'il n'existe pas qu'un seul Bernard Werber.
Je vous en prie monsieur Krystof, continuez...

Et merci.